(2009)

 

Au Maroc, tous mes amis et proches pensent que ma place est ici en France. Selon eux, je ne suis pas née pour vivre au Maroc. Je m’y suis toujours sentie loin de moi, étrangère. Les codes culturels m’échappent. Je ne fais partie ni d’un monde ni de l’autre, je me sens entre les deux. Au Maroc, j’étais assistée. Je n’avais jamais cuisiné. Je n’avais jamais fait de démarches administratives. Très jeune, j’avais été victime d’agressions qui m’avaient profondément marquée. Je sortais rarement seule… J’ai quitté le Maroc, ma famille, mes amis, mes repères…

En France, j’ai trouvé un petit logement non meublé, j’ai pleuré dans son vide. Je suis restée des journées entières sans sortir, quasiment sans manger. Paris m’inquiétait. Prendre le métro toute seule, faire les courses, entrer dans un magasin étaient des actions douloureuses. J’ai connu le mal du pays jusqu’à fondre en larmes devant camarades et professeurs. On me laissait seule avec ma tristesse dans les couloirs. Au Maroc, les gens aiment le contact. C’est une proximité humaine parfois étouffante pour moi. En France, les gens ne se touchent pas. Cela fait pratiquement un an, que personne ne m’a prise dans ses bras. L’indifférence et l’individualisme ici, me permirent de m’épanouir… Loin des miens, je me retrouvai. Je suis restée un an sans retourner au Maroc. À mon retour, j’avais l’impression de retrouver un ancien amant. En somme, l’épreuve de l’exil me semble avoir été fondatrice et nécessaire : J’ai toujours éprouvé que j’étais exilée, mais c’est en m’expatriant que j’ai conçu ce que pouvaient être sa pleine dimension et sa puissance libératrice.

Mon envie de mener à bien ce projet l’a emporté sur ma difficulté à entretenir un rapport intime avec l’autre. Je me suis efforcée de surmonter cette difficulté et de créer les meilleures conditions pour mettre à l’aise mes interlocuteurs. Et parce que j’avais éprouvé moi-même l’expérience qu’il reflète, je me sentais mieux à même de comprendre et de représenter la souffrance, les doutes et les espoirs de leurs propres exils. Il me parait enfin que le fait de ne pas être extérieur à ce que l’on prétend représenter pouvait favoriser, contrairement à ce qu’il peut sembler, une acuité de regard et une forte expression.

Mammeri

  Exils regroupe des portraits réalisés en 2009/2010 à Paris / Orléans / Tours.

« Ce dont j’ai le plus peur, c’est de mourir seul sans que personne ne s’en rende compte. » « Je me sens seul. » « Mon fils est autiste, le plus dur est de vivre cela dans un pays étranger. »

« Je suis restée six ans à travailler en qualité de femme de ménage sans papiers, acceptant n’importe quel salaire que l’on me proposait. » « Ne parlant pas la langue française, je fais semblant très souvent d’être muet. » « Les femmes de mon pays me manquent. » « Je culpabilise de savoir ma famille vivant dans la précarité au pays, tandis que moi je vis dans de bonnes conditions. »

« Pendant des années, nous avions vécu à cinq dans un appartement deux pièces. » « En venant ici, je cherchais le paradis, j’ai trouvé l’enfer. » « J’avais pour seul habit, une salopette ou je gardais l’argent que je gagnais à la période où je dormais sous les ponts. »

« Étant traumatisé par la guerre civile dans mon pays, j’ai toujours peur de sortir dans la rue, même en sachant que je ne risque rien. » « Pendant cinq ans, je ne pouvais pas quitter la France pour aller voir mes six enfants, j’étais clandestine. » « Je suis devenu étranger pour ma famille. »