Le goût des nèfles

Taste of Medlars

J’ai longtemps eu le sentiment d’être étrangère.

Étrangère aux autres, aux lieux, parfois même à ce qui m’était familier.
J’ai grandi avec cette sensation difficile à expliquer d’être là sans être tout à fait là. D’observer le monde depuis une certaine distance. Je regardais les autres vivre avec une facilité qui m’échappait. Les gestes, les relations, la manière d’être ensemble semblaient aller de soi pour eux. Pour moi, rien n’allait vraiment de soi.

Je me suis longtemps demandé d’où venait ce décalage.Alors j’ai appris à regarder.La photographie est peut-être née de cette distance. Elle m’a donné une place lorsque je ne savais pas très bien quelle était la mienne. Derrière l’appareil, je pouvais m’approcher sans avoir à appartenir. Je pouvais être présente tout en restant à la lisière.

Pendant longtemps, j’ai vécu avec ce sentiment d’exil sans avoir quitté mon pays.

Un exil intérieur.

 
Taste of Medlars

Puis je suis partie.

La distance géographique aurait pu renforcer ce sentiment. Étrangement, elle l’a déplacé. Loin de l’endroit où j’avais grandi, certaines choses ont commencé à m’apparaître autrement.
Et un souvenir est revenu.

Le néflier dans la maison de ma grand-mère.
Je me suis souvenue de ses fruits, de leur couleur, de leur goût. Un souvenir minuscule, presque insignifiant. Pourtant, il contenait quelque chose que j’avais oublié : une sensation de douceur.

Un jour, à Paris, j’ai aperçu des nèfles du Japon sur l’étal d’un marché.

Ce fruit a ouvert une brèche.

Il m’a ramenée vers une enfance que j’avais longtemps regardée à travers le prisme du mal-être. Comme si, au milieu de tout ce que ma mémoire avait retenu de difficile, quelque chose de doux avait survécu.

J’ai alors commencé à regarder mes photographies autrement.

Certaines avaient été prises des années auparavant, sans que je sache exactement ce que je cherchais. Aujourd’hui, je comprends peut-être mieux ce qui traversait déjà ces images : la distance, l’absence, le besoin d’être reliée à quelque chose tout en restant en retrait.

Le goût des nèfles est né de là.
Ce projet n’est pas vraiment un retour vers un lieu. C’est une tentative de revenir vers une mémoire, et peut-être vers moi-même.
Je photographie ce qui demeure lorsque les souvenirs deviennent incertains. Ce qui disparaît. Ce qui revient sans prévenir. Les traces auxquelles on s’accroche pour essayer de comprendre d’où l’on vient, mais aussi pourquoi on s’est si longtemps senti ailleurs.

Je ne cherche plus à reconstruire le passé tel qu’il était. J’essaie simplement de comprendre ce qu’il a laissé en moi.

Et parmi tout ce qui s’est effacé, une douceur est restée.
Et cette douceur avait le goût des nèfles.